La "Ville du quart d’heure" : révolution urbaine ou simple utopie ?


Catherine Brezeky
Écrit par
Publié le , mis à jour le - 9 min de lecture
Horloge et maquette de gratte-ciels illustrant la ville du quart d'heure

La ville du quart d’heure est un concept urbain imaginé en 2015 par l’urbaniste Carlos Moreno : accéder à pied ou à vélo, en quinze minutes maximum, à tous les services essentiels (travail, école, santé, commerces, loisirs). Adopté par Paris, Melbourne, Milan ou Portland, il reste vivement débattu dix ans après sa création.

Qu'est-ce que "Ville du quart d’heure" ?

Porté comme un véritable plaidoyer pour une ville plus humaine, le concept de "Ville du quart d’heure" vise à reconnecter les citoyens à leur environnement immédiat, en leur permettant d’accéder facilement (et sans voiture) à tous les services essentiels : le travail, l’école des enfants, le médecin-traitant, la boulangerie, les espaces verts, etc.. Imaginé en 2015 et plébiscité pendant la crise sanitaire, le projet a été soutenu par plusieurs grandes villes comme Melbourne, Milan, Portland et… Paris, où Carlos Moreno a conseillé Anne Hidalgo sur la réorganisation du territoire parisien.

Cette idée, simple en apparence, implique néanmoins une transformation en profondeur de notre modèle urbain. Avec sa facilité d’accès pour une meilleure qualité de vie, la VQH redessine l’urbanisme avec l’idée du village dans la ville, où les commerces de proximité doivent renaître et la flexibilité du travail est favorisée. Outre cette nouvelle proximité, le concept promet également de réduire l’impact carbone en limitant l’usage de véhicules thermiques individuels et en privilégiant des modes de transports doux.

Pour parvenir à cette réflexion, Carlos Moreno a identifié six fonctions sociales urbaines indispensables devant être accessibles à quinze minutes à pied ou en vélo par les habitants d’un quartier :

  • habiter
  • travailler
  • s’approvisionner
  • accéder aux soins (physiques et psychologiques)
  • s’épanouir (culture, loisirs)
  • aller à l’école / au collège

Par ce concept, la VQH s’oppose à notre ville moderne qui s’est grandement développée durant le 20e siècle, se caractérisant par un "étalement urbain" généré par la création de zones commerciales, résidentielles, industrielles en périphérie des villes. Elle induit également un temps quotidien conséquent passé dans les transports, une dépendance à la voiture, une circulation encombrée et une pollution environnementale, visuelle et sonore. Des éléments que souhaite amoindrir la "Ville du quart d’heure".

Mais, contrairement à un quartier enfermé voire une prison, décrié par les complotistes, l’urbaniste Carlos Moreno axe son concept sur une vie facilitée et une meilleure cohésion sociale, encourageant les rencontres entre les habitants, favorisant les discussions de quartier pour recueillir les besoins et les visions des usagers. La "Ville du quart d’heure" serait donc une sorte de ville idéale où toutes les générations, tous les niveaux sociaux et toutes les origines pourraient se côtoyer, dans un simple retour à la proximité qui en est le principe premier. En somme, Carlos Moreno parle de "démobilité" pour parvenir à réduire l'impact environnemental et climatique des villes.

Illustration de la ville du quart d'heure : commerces et services à 15 minutes de chez soi
La Ville du quart d'heure en image. © Micaël, Paris en Commun

Une promesse séduisante, des applications concrètes ?

Paris a été l’un des fers de lance du concept en France et ce, dès 2020 puisqu’Anne Hidalgo en faisait l’un des axes centraux de son deuxième mandat de maire. Elle voyait dans les écoles et collèges de futures "capitales de quartier", points névralgiques de la "Ville du quart d’heure", appelés à s’ouvrir au-delà des heures de classe pour y organiser des activités ludiques, sportives et/ou culturelles. En prime, au sein de ces "micro-quartiers du quart d’heure", les émissions de gaz à effet de serre devaient absolument être réduites grâce aux circuits courts, à l’agriculture urbaine et aux achats dans les commerces de proximité. Sans compter qu’elle envisageait de développer la mobilité douce.

Paris, laboratoire (contesté) de la Ville du quart d’heure

Verdict ? À Paris, l’instauration de la VQH a généré de nombreux investissements, comme les deux Plans Vélo 2015-2020 et 2021-2026, permettant d’accroître la présence des vélos en ville, qui a coûté environ 400 millions d’euros au total (150 millions pour le plan 2015-2020, plus de 250 millions pour 2021-2026), selon la Ville de Paris. En 2021, Paris comptait plus de 1 000 kilomètres d’aménagements cyclables, dont plus de 300 kilomètres de pistes et 52 kilomètres installées pendant le confinement et pérennisés. En 2024, la Capitale comptait presque 1 500 kilomètres d’aménagements cyclables.

Selon l’association France Positive (un "laboratoire d’idées qui nourrit le débat public" créé par l’économiste Jacques Attali), 100 millions d’euros ont été destinés aux budgets participatifs pour "développer l’engagement citoyen et la démocratie participative locale". S’ajoute à cela une dépense de 30 millions d’euros dans le programme "Rue aux écoles", visant à "lier une meilleure accessibilité des écoles et une réintégration de la nature en ville".

À Paris, la piétonnisation et la réduction de la place de la voiture s’accélèrent, incarnant la vision d’une Ville du quart d’heure plus verte et axée sur la proximité. Mais cette transition ne va pas sans heurts. Anne Hidalgo est l’une des figures politiques les plus critiquées, notamment pour sa politique jugée déconnectée de la réalité d’une partie des automobilistes et des habitants de banlieue. Pour eux, la Ville du quart d’heure s’apparente davantage à un luxe réservé aux Parisiens intra-muros qu’à un vrai projet métropolitain. Le rêve d’une ville où il fait bon vivre se heurte donc à la complexité d’un territoire inégalement desservi où les solutions durables ne peuvent s’appliquer uniformément. Derrière l’idéal urbain, une fracture territoriale persiste.

Melbourne réinvente la Ville du quart d’heure

À Melbourne, la "Ville du quart d’heure" s’est muée en "20 minutes neighborhood" dès 2017. La municipalité a investi dans la création d’espaces de coworking et l’installation de commerces de proximité pour réduire le déplacement des habitants et décongestionner la ville. Ces travaux auraient coûté 12 millions d’euros selon France Positive. De plus, 62 millions d’euros auraient été injectés pour développer les pistes cyclables et les axes piétonniers, selon France Positive.

En Australie, les résultats de ces initiatives seraient positifs, selon France Positive. Les commerces locaux auraient connu une augmentation de leurs revenus de 12 %, Melbourne étant une ville productive qui attire les investissements et crée des emplois. Elle offre également davantage de logements avec des choix multiples pour tous les budgets et mise sur des quartiers inclusifs, dynamiques et sains grâce au concept "20 minutes neighborhood", à en croire le site de la ville.

Mais depuis ces aménagements, les prix de l’immobilier à Melbourne auraient tout de même augmenté entre 6 et 10 %, selon France Positive. Ce qui ne freine pas la municipalité, qui explique que "Melbourne dispose d'un système de transport intégré qui relie les gens aux emplois et aux services.", et ambitionne même d’être mondialement plébiscitée pour l’aménagement de son urbanisme et tout ce que ce dernier implique (plus d’espaces verts, une plus grande qualité de vie…).

Un concept encore vivant qui fait débat

Face à l’idée de l’urbaniste Carlos Moreno, un autre, Alain Bertaud, donne de la voix à travers son essai "La dernière utopie urbaine : La Ville de 15 minutes". Pour lui, il s’agit d’une "nouvelle lubie". Par exemple, Paris était déjà plus ou moins une ville du quart d’heure si l’on s’en réfère aux écoles et collèges désignées comme "capitales de quartiers" par le programme d’Anne Hidalgo sous l’impulsion du concept de Carlos Moreno. En effet, Alain Bertaud explique que "les écoles maternelles et primaires sont accessibles à moins de 15 minutes de marche de n’importe quel point de la municipalité". Quant à réutiliser ces établissements scolaires en lieux de culture et de spectacles, l’urbaniste se pose la question de la qualité du lieu par rapport aux infrastructures prestigieuses existantes à Paris - Opéra Garnier, Opéra Bastille, etc. -, bien plus attractives.

Outre ces exemples, Alain Bertaud indique que "l’emplacement des écoles publiques ne dépend pas du maire, mais du budget de l’Education Nationale, de la densité et de l’âge de la population". Une révision urbaine seule ne suffirait donc pas à répondre à cette problématique.

Par ailleurs, l’implantation de structures privées telles que les cliniques, cabinets médicaux, commerces ou écoles hors contrat dépend en grande partie du niveau de revenu des habitants et de la démographie locale. Si les municipalités n’ont pas la main sur leur installation, elles conservent toutefois un levier essentiel : la gestion de l’espace public, qui "n’est par définition pas soumis aux règles du marché", souligne l’urbaniste.

Alors face au concept de Carlos Moreno, Alain Bertaud ne peut que parler d’utopie et met en avant une vision trop théorique, difficilement applicable dans les zones très étendues ou socialement inégalitaires : "Oui, c’est une utopie, qui serait simplement amusante si elle ne créait pas une énorme distraction, détournant notre attention des réels et sérieux problèmes auxquels les villes modernes sont confrontées : manque de logements, transports publics parfois défaillants, disparité entre les qualifications que demandent les emplois modernes et la qualification des chercheurs d’emplois, et bien sûr la contrainte énorme qu’impose le changement climatique sur les dépenses d’énergie."

Un autre cas de figure illustre un effet pervers de cette "Ville du quart d’heure"… À Melbourne, en choisissant de développer ce concept, des chercheurs pointent un risque : la gentrification des quartiers populaires, liée à la densification, sans données chiffrées définitives sur son ampleur, même si certains observateurs redoutent qu’elle fragilise l’accès au logement des ménages modestes.

D’autre part, si ce modèle de "Ville du quart d’heure" est applicable aux métropoles et villes moyennes, il ne peut évidemment pas l’être en banlieue où les distances sont multipliées et… les quarts d’heures aussi !

Comparatif des villes du quart d'heure : investissements et résultats

Ville

Investissements

Résultats observés

Source

Paris

≈400 M€ (Plans Vélo 2015-2020 et 2021-2026) + 100 M€ (budgets participatifs) + 30 M€ (programme « Rue aux écoles »)

Près de 1 500 km d'aménagements cyclables (2024)

Ville de Paris / France Positive

Melbourne

12 M€ (coworking, commerces de proximité) + 62 M€ (pistes cyclables et axes piétonniers)

+12 % de revenus pour les commerces locaux ; +6 à 10 % des prix immobiliers

France Positive

Milan

6,4 minutes de déplacement moyen pour accomplir les besoins essentiels du quotidien

Sony Computer Science Laboratories, 2024

Portland

Réseau de pistes cyclables et de transports en commun développé dès 2012

Objectif : permettre à 80 % des habitants de combler leurs besoins et services quotidiens à pied ou à vélo

Comparatif villes du quart d'heure

Il est évident que la "Ville du quart d’heure" ne se résume pas à un décor urbain idyllique. C’est une vision systémique de la ville qui appelle à penser autrement les mobilités, l’urbanisme, la gouvernance locale et le rapport au temps. Si elle s’avère imparfaite, elle a aussi le mérite d’ouvrir une voie vers un urbanisme plus humain, plus sobre et plus résilient face aux défis climatiques. Et si sa mise en œuvre reste encore instable, son influence, elle, perdure dans les débats et les projets de planification des territoires, même si certains la critiquent vivement et la rejettent.

Si le modèle du quart d’heure ne s’applique pas partout, d’autres alternatives existent, comme ces villes à moins de deux heures de Paris en train, qui offrent un cadre de vie différent tout en restant connectées à la capitale.

Que vous visiez une ville du quart d'heure ou un territoire plus classique, bien connaître les étapes de votre achat immobilier reste indispensable pour concrétiser votre projet dans de bonnes conditions.

Questions fréquentes

  • Le concept a été créé en 2015 par l’urbaniste franco-colombien Carlos Moreno, qui a ensuite conseillé Anne Hidalgo sur son application à Paris.

  • Selon Carlos Moreno, un habitant doit pouvoir, en 15 minutes à pied ou à vélo, habiter, travailler, s’approvisionner, accéder aux soins, à la culture, à l’école et aux loisirs.

  • À Melbourne, sa mise en œuvre a coïncidé avec une hausse des prix immobiliers de 6 à 10 %, selon l’association France Positive, un effet secondaire souvent pointé par ses détracteurs.

  • L’urbaniste Alain Bertaud y voit une utopie théorique qui détourne l’attention des vrais problèmes urbains (logement, transports, climat), tandis que des courants complotistes l’accusent à tort d’être un outil de surveillance et de restriction des déplacements.

  • Melbourne ("20 minutes neighborhood"), Milan ("ville des sept minutes"), Copenhague ("la ville en cinq minutes") et Portland ont chacune développé leur propre variante de la ville de proximité, avec des résultats variables.

Catherine Brezeky
Écrit par
Publié le , mis à jour le - 9 min de lecture