C'est quoi une ville où il fait bon vivre quand on est une femme ?


Une ville où il fait bon vivre pour les femmes, c’est une ville qui garantit une sécurité réelle dans l’espace public, un accès facilité aux soins, aux crèches et aux transports, ainsi qu’une représentation politique locale équilibrée entre hommes et femmes. C’est en tout cas ce que révèle le palmarès 2024 de Femme Actuelle, qui a passé 50 villes françaises au crible de 21 critères (sécurité, qualité de vie, santé, crèches, transports, pollution, loyers) : Strasbourg arrive en tête, devant Rennes et Bordeaux.
Les inégalités entre les genres ne s’arrêtent pas à la porte de chez vous, elles se lisent jusque dans nos rues. Un constat qu’on connaît peu, et qui nous a donné envie de creuser : comment des espaces publics censés être ouverts à tous finissent-ils par exclure les femmes ?
Pourquoi la ville reproduit-elle des inégalités entre hommes et femmes ?
L’aménagement urbain pensé par et pour les hommes
Si vous vous posiez la question en lisant ce titre, la réponse est non, la ville n'est pas un espace neutre. En réalité, elle est vécue différemment selon votre genre et, comme bien d'autres sujets, elle reproduit des inégalités longtemps ignorées.
De quoi parle-t-on exactement ? Si vous regardez bien autour de vous, vous remarquerez que les espaces publics extérieurs sont normés. Un phénomène qui, selon Pascale Lapalud, urbaniste-designeure et co-fondatrice de Genre et Ville, ne date pas d’hier : “Depuis le 19ème siècle, on a une ville extrêmement régulée, normative.”
Certes, avec le temps, les villes se sont transformées, mais l’aménagement urbain témoigne d’une mise à l’écart des besoins des femmes. Pour Corinne Luxembourg, enseignante-chercheuse en aménagement urbain, "la ville est faite pour un homme d’1 mètre 80, Bancs, chaises, tables… depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, tout est normé, à destination d’une personne athlétique, bien portante, sans handicap.", comme elle l’explique au magazine Femme Actuelle.
Il y a aussi une question de légitimité. Pascale Lapalud, lors du cycle de conférences “Présent.e.s, la place des femmes dans l’espace public”, précise que “le 19ème siècle a séparé la sphère publique et la sphère privée. La sphère publique appartient aux hommes et la sphère privée aux femmes. On a remis les femmes dans la sphère privée.” Cela pose problème, car les femmes perdent leur légitimité à être dans la sphère publique et subissent alors des injonctions : comment doivent-elles se vêtir, se tenir, s'asseoir, etc.
Prenons l’exemple des toilettes. Vous pourriez ne pas saisir le parallèle, et pourtant il est bien là, comme l’illustre Corinne Luxembourg : "Une femme enceinte ou qui a ses règles, et plus encore quand elle vieillit, a besoin d’aller aux toilettes publiques." Le problème, c’est qu’avec le temps, dans certaines villes, les installations sanitaires disparaissent ou sont inexistantes. Comme les tables à langer et les zones d'allaitement, ce qui limite l'utilisation des espaces publics par les femmes, en particulier celles avec de jeunes enfants.
Et en parlant d’installations, ce ne sont pas les seules à être inadaptées. Les femmes ont souvent moins accès aux espaces verts et aux parcs, situés dans des zones mal desservies par les transports publics ou peu éclairées la nuit. Car la nuit présente un autre problème, celui de la sécurité.
La ville, espace d'insécurité pour les femmes ?
Quand on essaie de comprendre pourquoi l’urbanisme n’est pas en faveur des femmes, la sécurité est souvent la première chose qui vient à l'esprit. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : une enquête du Défenseur des droits en 2021 révèle qu'une femme sur cinq a été victime de harcèlement sexiste ou d'agression sexuelle dans l'espace public. Dans les transports, 87 % des femmes usagères déclarent avoir été victimes de harcèlement, d’agression sexuelle ou de viol au moins une fois dans leur vie, selon le site du gouvernement. Ce sentiment d'insécurité est particulièrement présent la nuit ou dans les zones isolées.
Pour Yves Raibaud, cette insécurité pousse les femmes à s'effacer, surtout après la tombée de la nuit. "Des études montrent que, sur cinq personnes marchant seules la nuit tombée, il y a quatre hommes et une femme. Il y a là une gigantesque inégalité d’accès à l’espace public."
La conséquence ? Les méthodes de locomotion des femmes varient considérablement selon l’heure de la journée. Un sondage OpinionWay pour Lime (juin 2024) le confirme :
- Voiture personnelle : 39 % des déplacements en journée, contre 60 % la nuit.
- À pied : 34 % des déplacements en journée, contre 9 % la nuit.
- 81 % des femmes déclarent marcher plus vite la nuit et évitent les zones isolées, en privilégiant les grands axes.
- 79 % ont déjà modifié leur trajet pour éviter une personne perçue comme dangereuse.
Ces contraintes affectent non seulement leur manière de marcher, mais aussi de s'habiller, restreignant silencieusement le droit de sortir. Ainsi, les femmes traversent la ville plutôt que d’en profiter pleinement.
Avant de craquer pour un bien, mieux vaut visiter le quartier à différentes heures : une bonne checklist à vérifier lors d’une visite inclut justement l’éclairage public et la fréquentation nocturne.
Alors que les préoccupations écologiques poussent certaines villes à réfléchir à supprimer la voiture dans les villes, Yves Raibaud souligne que ces initiatives pénaliseraient particulièrement les femmes. "Cela pénalise les femmes, qui s’occupent à 75 % d’accompagner les personnes âgées, les enfants, les handicapés." Car la réalité, c’est que les exigences quotidiennes ne sont pas les mêmes pour tous. "Les femmes se déplacent rarement pour elles-mêmes", constate Yves Raibaud.
Toujours pour des raisons écologiques, le vélo est souvent mis en avant dans les municipalités. Cependant, l'absence de pistes cyclables sécurisées, d'éclairages publics adéquats décourage les femmes d'utiliser certains modes de transport.
Même en plein jour, les infrastructures urbaines ne sont pas toujours adaptées aux besoins des femmes. Prenons l'exemple des trottoirs : il est évident qu'ils ne sont pas toujours conçus pour faciliter les trajets avec une poussette. Cela est d'autant plus problématique lorsque l'on sait que, selon une étude de l'Observatoire des familles en 2020, 67 % des enfants en France sont récupérés à l'école par leur mère, contre 33 % par leur père.
Cette charge portée en solo par de nombreuses mères se retrouve aussi dans le parcours immobilier : de plus en plus de femmes choisissent d’acheter seule, sans co-emprunteur, pour gagner en autonomie.
Repérer ces détails du quotidien (trottoirs, éclairage, transports) avant l’achat permet d’éviter l’une des erreurs à éviter à l’achat immobilier les plus fréquentes : choisir un bien sans avoir arpenté le quartier à toute heure.
En matière de circulation piétonne, un phénomène notable est que lorsqu'un homme et une femme se croisent sur un trottoir, c'est souvent la femme qui s'écarte pour laisser passer l'homme. Faites le test, c’est édifiant.
Mais ce n’est pas tout. Les recherches menées par l’association Genre et Ville montrent que les femmes sont aussi exclues dans les installations des espaces publics, tout étant une question de budget (nous y reviendrons plus tard). Yves Raibaud, géographe spécialiste de la géographie du genre, souligne que "entre 75 et 90 % des budgets publics financent des activités à vocation masculine".
Attention, si les femmes ne sont pas les bienvenues dans l'espace public en raison des normes, tous les hommes ne le sont pas non plus. Comme le souligne la géographe du genre, Edith Maruéjouls, "tous les hommes ne sont pas chez eux dans l’espace public. Quand ils sont en surpoids, handicapés, qu’ils ont des besoins spécifiques ou sont plus âgés, ce n’est pas le cas. Et quand on étudie la ville du point de vue des femmes, leur situation s’améliore également".
Tout cela relève aussi de la politique. Ce sont nos élus qui votent les budgets et les projets d'aménagement urbain. Pourtant, quand les professionnelles abordent les questions de genre, cela n’est pas toujours pris au sérieux. La journaliste et hôte du podcast “La Poudre” Lauren Bastide met bien en évidence ce point : "On doit toujours se justifier et apporter des preuves. Cela passe aussi par le fait que dans nos métiers, tout se finance. Si vous voulez traiter ces questions-là, il va falloir ajouter du budget."
Quel rôle joue l’engagement politique des femmes dans l’aménagement des villes ?
Ce que l’on observe dans les villes qui œuvrent davantage pour les femmes, c’est leur représentation politique. Pour assurer une meilleure égalité des genres, il faut aussi et surtout des femmes aux postes de décision. Et il reste beaucoup à faire : sur les maires des 50 plus grandes villes de France, seules douze sont des femmes. À l’échelle de l’Hexagone, seulement 20 % des maires des 34 935 communes françaises sont des femmes. Alors comment adapter la ville si ceux qui la dirigent n’ont pas conscience de ses inadaptations pour les femmes ?
Prenons l’exemple des loisirs. En majorité, les budgets publics destinés aux loisirs des jeunes favorisent les garçons et encouragent leur appropriation de l’espace public. Yves Raibaud, partageait au magazine Suisse Le Temps : “On considère d’intérêt général que les jeunes garçons puissent libérer leur énergie sur un terrain de football ou un skatepark, des espaces dont on ne dit jamais qu’ils sont non mixtes mais qui, de fait, sont des terrains masculins.”.
Il en est de même dans les cours d’école. “À l’école, le terrain de foot est souvent situé au milieu de la cour et accaparé par les garçons. Les filles apprennent à esquiver, à pratiquer des jeux qui ne prennent pas de place. Cet aménagement est porteur de sens, il construit l’inégalité en inscrivant dans l’éducation que les garçons sont au centre et les filles en périphérie.”
Les filles aimeraient-elles moins le sport ? On leur attribue souvent cette idée, mais la réalité est différente. “Lorsqu’on les interroge, elles racontent des expériences douloureuses d’exclusion et de moqueries.” précise Yves Raibaud. Les dépenses des municipalités doivent donc être plus inclusives pour que des projets concrets puissent voir le jour.
La budgétisation sensible au genre (BSG) est une méthode pour y parvenir. Elle intègre la perspective de genre dans tout le cycle budgétaire, analysant l’impact différencié des dépenses et des recettes des budgets publics sur les femmes et les hommes. Le Centre Hubertine Auclert, centre francilien de ressources pour l’égalité femmes-hommes, a publié un guide en 2015 pour aider les professionnel(le)s de la santé, élu(e)s, agent(e)s des collectivités et de l’administration à mettre en place cette méthodologie.
Les démarches pour plus d’inclusivité
Les choses évoluent, notamment en France. Depuis 2014, les collectivités de plus de 20 000 habitants doivent publier chaque année un rapport sur l’égalité entre les hommes et les femmes. Cette obligation pousse les villes à s'interroger sur la pertinence de leurs infrastructures sportives ou sur leur soutien à diverses associations culturelles.
Cela permet aux municipalités de mieux comprendre et de répondre aux besoins réels. Souvent, cette prise de conscience résulte du travail des associations qui apportent une perspective plus claire et plus juste sur la situation.
Le changement commence également à l’école. Comme mentionné précédemment, les cours de récréation sont souvent genrées. Pour y remédier, la municipalité de Rennes a pris une initiative intéressante. À l’école Pascal Lafaye, le terrain de jeux de balles a été réduit et déplacé pour laisser place à de la végétation, un parcours de motricité et un mur d’escalade. Et ça marche ! Les enfants apprennent à partager l'espace, ce qui est essentiel pour construire une société mixte où filles et garçons jouent et dialoguent ensemble.
Il en va de même pour les espaces urbains. En répondant aux besoins des femmes, en les écoutant et en adaptant leur environnement, on leur permet de vivre pleinement la ville plutôt que de la contourner. D’ailleurs, les villes les mieux classées dans le Palmarès Femme Actuelle des villes où il fait bon vivre pour les femmes mettent en place des initiatives en matière de sécurité, de santé et de voirie pour inclure pleinement les femmes dans leur tissu urbain.
Quels sont les critères pris en compte pour établir ce classement ? Parmi les 21 critères passés au peigne fin :
- la qualité de vie
- la sécurité
- l’accès aux soins médicaux
- la disponibilité de places en crèche
- l’implication dans la vie politique locale
- le réseau de transports en commun
- la pollution
- le prix des loyers
Le budget reste souvent déterminant dans ce choix de ville : direction notre sélection des villes au bord de mer abordables, où qualité de vie et prix mesurés vont de pair.
Parce que les inégalités touchent aussi bien les aspects socio-économiques que les questions environnementales.
Comment ça se passe à l’étranger ?
La question dépasse largement les frontières françaises. De nombreuses municipalités ont entrepris des actions concrètes pour aborder cette problématique de front.
- Vienne (Autriche) : dès 2014, un programme d’audit de genre a permis de sécuriser les pistes cyclables, d’améliorer l’éclairage public et de construire des logements abordables adaptés aux familles.
- Bogota (Colombie) : un système de transport en commun express réservé aux femmes a fait progresser de 15 % leur participation aux réunions publiques dans les quartiers desservis.
- Mexico City : des wagons réservés aux femmes existent dans les métros et bus depuis 2007, signalés par des panneaux roses et violets, pour offrir une alternative plus sûre aux femmes et aux personnes LGBTQ+.
Choisir la bonne ville ne suffit pas : encore faut-il déterminer le bon moment pour acheter, sans se précipiter ni trop attendre.
Même si les villes sont historiquement conçues pour les hommes, peu à peu, les municipalités prennent des mesures pour promouvoir une urbanité plus inclusive. La mise en œuvre de ces initiatives, bien que longues (elles peuvent prendre généralement plusieurs décennies) ont le mérite d’exister et de faire avancer les choses.
Une fois la ville idéale repérée selon ces critères, reste à concrétiser le projet : direction les étapes de l’achat immobilier pour passer du choix de vie à la clé en main.
Questions fréquentes
Le palmarès Femme Actuelle 2024 retient 21 critères, dont la qualité de vie, la sécurité, l’accès aux soins médicaux, la disponibilité de places en crèche, l’implication dans la vie politique locale, le réseau de transports en commun, la pollution et le prix des loyers.
Strasbourg arrive en tête du palmarès Femme Actuelle 2024, après l’étude de 50 villes sur 21 critères, devant Rennes, Bordeaux, Lyon et Nantes. La ville s’illustre par son engagement en faveur de l’égalité des genres, engagé dès 1991 sous la mairie de Catherine Trautmann.
La budgétisation sensible au genre intègre la perspective de genre dans tout le cycle budgétaire des collectivités, en analysant l’impact différencié des dépenses et recettes publiques sur les femmes et les hommes. Le Centre Hubertine Auclert en a publié un guide méthodologique en 2015.
Oui : depuis la loi du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, les collectivités de plus de 20 000 habitants doivent présenter chaque année un rapport sur la situation en matière d’égalité entre les femmes et les hommes.
À Vienne (Autriche), un audit de genre lancé en 2014 a permis de sécuriser les pistes cyclables et d’améliorer l’éclairage public. À Bogota (Colombie), un transport en commun réservé aux femmes a fait progresser de 15 % leur participation aux réunions publiques locales. À Mexico City, des wagons réservés aux femmes existent dans les métros et bus depuis 2007.




