CRR3 : le crédit immobilier va-t-il devenir plus cher en France ?


Portrait Ingrid Servaes
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Un cadenas devant le signe euro

Et si la prochaine menace sur les taux immobiliers ne venait pas uniquement de l’inflation ou des décisions de la Banque Centrale Européenne, mais d’une nouvelle règle bancaire inconnue du grand public ? Entrée en vigueur en 2025, la réforme européenne CRR3 change la façon dont les banques calculent leurs besoins en fonds propres (les réserves financières qu’elles doivent conserver pour faire face aux risques). Derrière ce texte très technique, une inquiétude se dessine : il pourrait fragiliser les conditions actuelles de financement et contribuer à rendre les crédits immobiliers plus chers.

CRR3 : kesaco ?

Derrière cet acronyme un peu abrupt, qui signifie “Capital Requirements Regulation 3”, se cache une réforme bancaire européenne plutôt technique, mais qui pourrait avoir des impacts importants sur votre portefeuille.

Pour comprendre d’où vient la CRR3, il faut remonter aux accords de Bâle III, ces règles internationales imaginées après la crise financière de 2008 pour renforcer la solidité des banques.

Son principe ? Quand une banque prête de l’argent, elle ne peut pas le faire sans filet de sécurité (au-delà de votre garantie bancaire), elle doit garder suffisamment de fonds propres de côté afin d’absorber un éventuel défaut de remboursement. Donc plus un crédit est considéré comme risqué, plus elle doit mobiliser de capital pour le couvrir. Or, cet argent mis de côté a un coût pour la banque et la réforme CRR3 prévoit d'augmenter ce bas de laine servant de garantie.

Mais alors pourquoi l’Europe légifère-t-elle en ce sens ? Pour éviter que les banques sous-estiment leurs risques. Après la crise financière de 2008, les autorités veulent s’assurer que les banques restent solides, même en période de turbulences.

Pourquoi cette réforme change les calculs des banques ?

Rentrons un peu plus dans le détail. Jusqu'ici, chaque banque pouvait calculer elle-même le niveau de risque de ses crédits, avec ses propres outils internes. Résultat : certaines banques jugeaient certains prêts peu risqués, et mettaient donc moins d'argent de côté pour les couvrir.

Avec la CRR3, ce calcul « maison » ne suffit plus à lui seul : il existe désormais un plancher commun à toute l'Europe, fixé à environ 72,5 % de ce qu'aurait donné un calcul standardisé. Concrètement, même si une banque juge un prêt immobilier très sûr, elle devra garder plus d'argent de côté qu'avant, que le crédit soit risqué ou non.

Pourquoi la CRR3 pourrait rendre le crédit immobilier plus cher ?

Au final, la CRR3, pourrait donc avoir des conséquences importantes sur l’accès au crédit des Français. Pourquoi ?

Certes, elle ne change pas directement les règles pour les particuliers, comme l’ont fait les décisions du HCSF en 2021. Elle ne modifie ni le taux d’endettement, ni la durée maximale d’emprunt, mais elle agit uniquement sur les règles qui déterminent les fonds propres qu’une banque doit mobiliser pour accorder un crédit immobilier.

Si une banque doit immobiliser davantage de capital pour accorder un prêt immobilier, ce prêt lui coûte plus cher. Elle risque alors de chercher à compenser ce surcoût de plusieurs façons :

  • en relevant légèrement ses taux,
  • en réduisant ses marges de négociation,
  • en privilégiant les dossiers les plus sécurisés.

Le CRR3 en clair

Ce qui change

Pourquoi

Ce que ça veut dire pour vous

Les banques doivent garder plus d'argent de côté pour chaque crédit accordé

Une nouvelle règle européenne impose un minimum, même pour les meilleurs dossiers

Prêter coûte plus cher à la banque, qui peut être tentée d'augmenter ses taux

Cette règle a été pensée pour des marchés plus risqués que le nôtre

En France, les prêts sont à taux fixe et accordés selon vos revenus — un modèle plus sûr que la moyenne européenne

Un marché solide comme le nôtre risque d'être traité comme s'il l'était moins

La règle ne s'applique pas encore à 100 %

Une période de transition protège encore l'immobilier jusqu'en 2032

Pas de choc immédiat sur vos mensualités, mais un sujet à surveiller sur la durée de votre prêt

Le CRR3 en clair

Dans les faits, les banques pourraient bien sûr absorber une partie du coût, l’étaler dans le temps ou l’ajuster selon leur stratégie commerciale, mais une partie pourrait bien finir par être répercutée sur les emprunteurs.

La FBF hausse le ton

Le 22 juillet 2026, lors d'un échange avec la presse, la directrice générale de la Fédération bancaire française (FBF), Maya Atig, a résumé les trois scénarios qui se dessinent si rien ne change : moins de crédits accordés, des crédits plus chers, ou la fin du prêt à taux fixe longue durée.

“Ce ne sera plus possible de faire du taux fixe.”

Maya Atig, directrice générale de la FBF

Le président de la FBF, Daniel Baal (également patron du Crédit Mutuel), défend ce modèle pour une autre raison : il protège aussi les banques elles-mêmes. Tant que la mensualité ne bouge pas, a-t-il rappelé, « vous avez moins de risques de défaillances de l'emprunteur ».

Concrètement, qu'est-ce qui change ? Les banques françaises bénéficient aujourd'hui d'une période de transition, qui court jusqu'en 2032 et allège encore l'impact de ces nouvelles règles sur leurs réserves de capital. Passé ce délai, ces aménagements devraient en théorie s'arrêter, ce qui obligerait les banques à immobiliser bien plus d'argent pour chaque crédit à taux fixe de longue durée. C'est précisément ce que la FBF cherche à éviter : elle milite pour que ces mesures transitoires deviennent permanentes, plutôt que de laisser les banques affronter ce qu'elle appelle un « mur réglementaire » en 2032.

Le dossier n'est toutefois pas figé. Le 17 juillet 2026, la Commission européenne a présenté une série de pistes destinées à renforcer la compétitivité du secteur bancaire européen, un signal qu'une marge de négociation existe encore avant l'échéance de 2032.

Notre avis chez Pretto

Le sujet est encore largement ignoré de la plupart des futurs acquéreurs, mais les professionnels du crédit immobilier alertent depuis 2024 sur le risque pour l’accès à la propriété sur le long terme.

Récemment, les membres du Comité Consultatif du Secteur Financier de la Banque de France (CCSF) ont exprimé leur préoccupation : “ce nouveau cadre, largement issu des accords internationaux dits de Bâle 3, pourrait entraîner une augmentation des fonds propres requis et des charges pour les prêteurs qui impacteront les conditions des crédits immobiliers en France, en fonction de la structure du bilan de chaque groupe. Cette évolution pourrait se traduire par des pressions accrues sur les sociétés de caution”. Le CCSF appelle à une mise en place proportionnée de manière à ne pas remettre en cause la stabilité et la pérennité du modèle français de financement immobilier. Autrement dit : il redoute que cette règle renchérisse le crédit immobilier et complique la vie des organismes de cautionnement, sans remettre en cause la solidité du système français.

“Il s'agit d'un enjeu structurel pour les années à venir plutôt que d'un facteur de marché à court terme. Le modèle français du crédit immobilier a largement démontré sa solidité et sa résilience.”

Pierre Chapon, CEO et co-fondateur de Pretto

Le modèle français demeure l'un des plus robustes d'Europe, avec près de 99 % des crédits accordés à taux fixe (selon la Banque de France), un taux de défaut historiquement faible et une analyse du risque centrée sur la capacité de remboursement des emprunteurs.

Rappelons aussi que le crédit immobilier n’est pas qu’un produit bancaire. Au cours des dix dernières années, près de 80 % des transactions immobilières ont nécessité un crédit à l’habitat (selon le Groupe BPCE). L’emprunt immobilier est l’un des principaux chemins d’accès à la propriété.

Et devenir propriétaire, c’est s’installer durablement et sereinement dans un logement à soi, mais aussi construire un patrimoine que l’on pourra transmettre à ses enfants. Alors que la France cherche à augmenter l’offre de logements et que l’accès à la propriété s’est déjà compliqué pour une partie des acheteurs, construire davantage ne suffira pas si, dans le même temps, les Français n’ont plus la possibilité d’acheter.

Sans héritage, peut-on encore acheter ?

Questions fréquentes sur l’accession à la propriété

  • Les banques attendent en règle générale un apport de 10% du prix du bien. Ce montant permet de couvrir les frais annexes : frais de notaire, frais de garantie, frais de dossier, voire une partie des travaux.

  • L’ensemble des mensualités de crédit ne doit pas dépasser 35 % des revenus de l’acheteur. Cette limite n’est pas un chiffre choisi au hasard par les banques. Elle a été fixée par le Haut Conseil de stabilité financière (HCSF) et généralisée en 2022. L’objectif étant de protéger les Français contre le surendettement et de limiter les risques pour le système bancaire. 

  • Plusieurs aides peuvent faciliter l’accession à la propriété, notamment pour les primo-accédants. La plus connue est le prêt à taux zéro, réservé aux emprunteurs respectant certains plafonds de ressources. Il permet de financer une partie de l’achat de la résidence principale, sans intérêts ni frais de dossier, mais il doit toujours être complété par un autre prêt. 

    D’autres dispositifs peuvent aussi entrer dans le plan de financement : le prêt d’accession sociale, accordé sous conditions de ressources pour acheter ou construire sa résidence principale, le prêt accession d’Action Logement pour certains salariés, ou encore des aides locales proposées par certaines collectivités. 

Ingrid Servaes
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